Les télévisions belges sur YouTube : une abdication de souveraineté que personne ne questionne
Carte blanche — Nicolas Pettiaux - dimanche 5 mars 2026
La RTBF dispose d'Auvio. La VRT dispose de VRT Max. Ces deux plateformes publiques, financées par les contribuables belges, permettent de regarder en direct et en replay l'ensemble des programmes des diffuseurs publics francophones et néerlandophones. Elles existent, elles fonctionnent, elles sont gratuites pour les résidents belges. Et pourtant, la RTBF, la VRT, RTL Belgium, et avec elles le concours musical Reine Elisabeth, diffusent simultanément leurs contenus sur YouTube, alimentant ainsi les revenus publicitaires d'Alphabet Inc., la maison mère de Google.
Ce choix n'a rien d'anodin. Il mérite d'être examiné.
Ce que représente YouTube pour Alphabet
YouTube n'est pas une infrastructure culturelle neutre. C'est le principal moteur de croissance publicitaire d'Alphabet, qui a généré plus de 36 milliards de dollars de revenus publicitaires sur la seule année 2024. Ces revenus consolident la valorisation boursière d'Alphabet, dont les principaux actionnaires institutionnels — Vanguard, BlackRock, State Street — sont les mêmes fonds d'investissement qui figurent parmi les premiers actionnaires de Lockheed Martin, de RTX (anciennement Raytheon) et de Northrop Grumman, les trois premiers fabricants d'armements au monde. Ces entreprises produisent les systèmes de missiles, les drones militaires et les munitions de précision utilisés dans les conflits armés contemporains, y compris les opérations militaires contre l'Iran.
La chaîne est indirecte, mais elle est traçable et documentée : chaque publicité diffusée avant un reportage de la RTBF sur YouTube accroît mécaniquement la valeur des portefeuilles de ces fonds, dont les intérêts croisent ceux de l'industrie de défense. Il ne s'agit pas d'une métaphore. C'est une réalité financière vérifiable dans les déclarations publiques déposées auprès de la Securities and Exchange Commission américaine.
Par ailleurs, Alphabet a conclu des contrats directs avec l'armée américaine. Le projet Maven, lancé en 2017, visait à utiliser les technologies d'intelligence artificielle de Google pour analyser des images captées par des drones militaires. La collaboration entre les grandes plateformes numériques américaines et le complexe militaro-industriel n'est pas une hypothèse : c'est une réalité connue, documentée, et qui s'est étendue depuis lors.
Une contradiction institutionnelle majeure
Ce qui rend la situation belge particulièrement frappante, c'est précisément que les alternatives souveraines existent déjà.
La RTBF a investi des moyens publics considérables dans Auvio, sa plateforme de streaming. Elle a noué des partenariats avec YouTube dès les premières années de la décennie 2010, au nom de l'accessibilité et du rajeunissement des audiences. Ce calcul avait une certaine logique à l'époque. Il est aujourd'hui devenu un engrenage : les contenus publiés sur YouTube génèrent une audience que les diffuseurs hésitent à perdre, et cette dépendance à l'audience justifie rétrospectivement la présence sur la plateforme. C'est un cercle dont il est difficile de sortir, mais dont on ne peut pas prétendre ignorer les implications.
La VRT se trouve dans la même situation. RTL Belgium, chaîne privée dont les actionnaires sont eux-mêmes intégrés dans des structures financières complexes, l'est davantage encore. Le concours musical Reine Elisabeth, institution culturelle subventionnée par des fonds publics belges et par la Loterie Nationale, accumule pour sa part plus de 3,4 millions de vues sur YouTube — soit plus de 3,4 millions d'unités de revenus publicitaires reversées à Alphabet.
Que ces institutions affirment par ailleurs soutenir la paix, la coopération internationale ou l'indépendance culturelle européenne, et la contradiction devient difficile à ignorer.
Le paradoxe de la souveraineté numérique
L'Union européenne débat depuis plusieurs années de sa dépendance aux grandes plateformes américaines. Le règlement sur les marchés numériques (DMA), le règlement sur les services numériques (DSA), les discussions sur le cloud souverain européen — tout cela témoigne d'une prise de conscience réelle des risques posés par cette dépendance. La Belgique participe à ces débats. Ses représentants au Parlement européen les soutiennent.
Mais pendant ce temps, ses institutions audiovisuelles publiques continuent de confier leur diffusion en ligne à une plateforme californienne dont les ramifications financières dans l'industrie de l'armement sont documentées. Il y a là une dissonance entre le discours politique et les pratiques institutionnelles quotidiennes qui mérite d'être nommée.
Ce que l'exemple de PeerTube démontre
PeerTube est un logiciel libre développé par Framasoft, une association française à but non lucratif. Il permet d'héberger des vidéos sur des serveurs indépendants, fédérés entre eux selon un protocole ouvert (ActivityPub), sans publicité, sans algorithme de recommandation conçu pour maximiser l'engagement, et sans lien avec des structures financières liées à l'industrie militaire. Des instances PeerTube sont déjà hébergées par des universités, des collectivités territoriales et des services publics en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suisse.
La RTBF, en tant que service public disposant déjà d'une infrastructure numérique conséquente, pourrait héberger une instance PeerTube pour l'ensemble de l'audiovisuel public belge francophone. La VRT pourrait faire de même pour la communauté néerlandophone. Les deux instances pourraient être fédérées, rendant les contenus mutuellement accessibles. Le concours Reine Elisabeth pourrait y diffuser l'intégralité de ses performances — rendues ainsi accessibles dans le monde entier, sans publicité, sans contribution aux revenus d'Alphabet, sous des licences Creative Commons garantissant leur libre circulation.
Le coût technique de cette migration est marginal. La décision est politique.
Une question pour les responsables publics
On ne demande pas à la RTBF ni à la VRT de cesser du jour au lendemain toute présence sur YouTube. On leur demande de s'interroger publiquement et de manière transparente sur les implications de cette présence, et de définir une trajectoire de réduction de leur dépendance à une plateforme dont les intérêts financiers ne sont pas alignés avec les valeurs qu'elles sont mandatées pour défendre.
On demande au concours Reine Elisabeth, en cette année anniversaire, de considérer que la cohérence éthique est aussi une forme d'excellence — et qu'une institution culturelle dont la réputation mondiale repose sur l'intégrité artistique a toutes les raisons de se soucier de l'intégrité de ses choix infrastructurels.
Et on demande aux parlementaires belges qui soutiennent la souveraineté numérique européenne de ne pas oublier que cette souveraineté commence dans les choix quotidiens des institutions qu'ils financent.
Aujourd'hui toute vidéo peut être publiée sur videos.domainepublic.net et peut même est largement diffusée en temps réel ( « streamée » ) par le même biais.
« Le futur, c'est la liberté et l'autonomie. »
Profitons-en, elle nous permet aussi de faire des économies.
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Nicolas Pettiaux est professeur de mathématiques à l'Athénée Royal de Ganshoren (Bruxelles), docteur en physique (ULB, 1995) et président de l'ASBL EduCode. Il promeut les logiciels libres dans l'enseignement et organise la conférence européenne EducaLibre 2026 à l'ULB (4–6 juillet 2026).
