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La stratégie cyber de Trump : un avertissement pour l'Europe
Carte blanche — Nicolas Pettiaux
Washington vient de publier sa nouvelle stratégie nationale de cybersécurité. Sept pages. Un ton martial. Et, pour qui sait lire entre les lignes, un message à l'Europe aussi bien qu'à la Chine ou à la Russie.
Le document, signé Donald Trump en mars 2026, s'ouvre sur une profession de foi impériale : le cyberespace est né en Amérique, il appartient à l'Amérique, et l'Amérique entend y rester souveraine — par tous les moyens, offensifs comme défensifs. On nous promet de “détruire les réseaux adverses”, de “poursuivre les hackers et les espions”, et d'imposer des conséquences à quiconque oserait s'attaquer aux intérêts américains. La langue de la diplomatie a disparu. Celle de la guerre l'a remplacée.
Mais ce qui doit retenir l'attention des Européens se trouve ailleurs, formulé avec une candeur désarmante. Le gouvernement du président Trump entend « simplifier les réglementations cyber » pour libérer l'industrie de ce qu'elle appelle des « charges de conformité coûteuses». Elle veut « retirer de lourdes réglementations inefficaces » pour que le secteur privé « innove rapidement ». Elle s'engage à « lutter contre la limitation de la liberté d'expression » — entendez : s'opposer à toute régulation des contenus en ligne qui viendrait contrarier les plateformes américaines.
Qui vise-t-on ? Officiellement, la Chine et ses applis de surveillance. Officieusement, aussi, le Règlement général sur la protection des données, la loi sur les services numériques, le règlement européen sur l'intelligence artificielle. Tout ce que l'Europe a patiemment construit pour protéger ses citoyens face au pouvoir des grandes plateformes numériques.
L'Europe n'est pas nommée. Elle n'en est pas moins visée.
Car voilà le paradoxe de cette stratégie : elle prétend défendre la liberté et la démocratie tout en déclarant la guerre à toute tentative de réguler les technologies numériques. Elle se présente comme un rempart contre l'autoritarisme, tout en qualifiant implicitement d'hostile toute puissance qui oserait fixer des règles du jeu différentes de celles de Washington. L'Europe, avec son approche fondée sur les droits fondamentaux et la souveraineté des données, se retrouve dans une position inconfortable : ni adversaire déclaré, ni allié pleinement respecté.
Ce n'est pas une surprise. Depuis plusieurs années, et sous des administrations successives, les États-Unis ont exercé une pression constante sur les velléités européennes de régulation numérique. Ce qui change avec Trump, c'est le ton : là où Obama et Biden enveloppaient la pression dans la rhétorique de l'alliance atlantique, l'administration actuelle énonce ses priorités sans ménagement. C'est, paradoxalement, plus honnête.
Que doit faire l'Europe ?
Pas céder, d'abord. Le RGPD, le DSA, l'AI Act ne sont pas des obstacles à l'innovation : ce sont les fondements d'un espace numérique où les citoyens conservent des droits. Les abandonner sous pression américaine serait une capitulation aussi grave que symbolique.
Mais surtout : investir massivement dans sa propre capacité numérique. La stratégie Trump révèle, malgré elle, l'étendue de la dépendance européenne. Nos infrastructures critiques reposent sur des technologies américaines. Nos systèmes de défense communiquent via des réseaux dont nous ne contrôlons pas les couches profondes. Nos données de santé, d'éducation, de communication transitent par des serveurs soumis au droit américain.
Ce n'est pas de l'antiaméricanisme primaire que de le constater : c'est du réalisme politique élémentaire. Un allié qui vous dit clairement que ses intérêts passent avant les vôtres — y compris dans le cyberespace — est un allié avec lequel il faut composer prudemment.
La stratégie cyber de Trump est, en définitive, un service rendu à l'Europe : elle lui dit, sans détours, où elle en est. La question est de savoir si l'Europe saura entendre ce message et en tirer les conséquences — avant que d'autres ne décident à sa place.
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Nicolas Pettiaux est docteur en physique, professeur de mathématiques à l'Athénée Royal de Ganshoren (Bruxelles) et président de l'ASBL EduCode, qui promeut les logiciels libres dans l'enseignement.
