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Du tiramisu, un cappuccino et l'apocalypse blanche
Bruxelles, 15 février 2026
L'Europe est à genoux. Les aéroports ferment en cascade, les autoroutes se transforment en parkings glacés, les trains s'arrêtent avec cette dignité résignée qu'ont les trains belges quand ils trouvent enfin une excuse légitime. Sur les réseaux sociaux, c'est le déluge de photos de voitures ensevelies et de bonshommes de neige édifiés par des adultes qui, visiblement, n'attendaient que ça. Les journaux télévisés parlent de « situation exceptionnelle », ce qui en Belgique signifie qu'il neige un peu plus que d'habitude, c'est-à-dire qu'il neige.
Et moi, je suis assis dans un café bruxellois.
L'endroit
C'est un de ces établissements que Bruxelles produit avec un talent inexplicable : un lieu magnifique – hauts plafonds, boiseries patinées, lumière tamisée, miroirs qui vous donnent l'impression fugace d'être dans un tableau de James Ensor – et simultanément, un endroit où l'on ne s'entend pas parler. La machine à café gronde comme un moteur de cargo. Le couple à la table voisine débat avec passion du meilleur itinéraire pour rentrer à Uccle, ce qui, par temps normal, est déjà un sujet capable de briser des amitiés, mais par tempête de neige devient une question existentielle de premier ordre. Un enfant, quelque part vers le fond, exprime sa joie d'exister à une fréquence qui ferait fuir les chauves-souris.
C'est parfait.
Le tiramisu
Devant moi trône un tiramisu. Pas un de ces parallélépipèdes industriels sous cellophane qui pullulent dans les supermarchés, non. Un vrai tiramisu, fait par quelqu'un qui a manifestement reçu en héritage le secret d'une grand-mère italienne, ou alors qui a passé suffisamment de temps sur Wikipédia pour maîtriser le sujet – ce qui, il faut le reconnaître, revient souvent au même.
La couche de cacao en surface est d'une régularité qui frise la provocation. Le mascarpone a cette consistance onctueuse qui vous fait comprendre, instantanément, pourquoi les Italiens ont inventé le mot dolce et les Belges le mot goesting. Les biscuits imbibés de café ont exactement le bon degré d'humidité : assez pour fondre sous la cuillère, pas assez pour verser dans la flaque.
Je prends une première bouchée. Dehors, un flocon de la taille d'un billet de loterie vient se coller à la vitre, comme pour regarder. Je compatis, mais je ne partage pas.
Le cappuccino
Le cappuccino arrive dans une tasse épaisse et chaude, surmontée d'une mousse de lait qui a la densité exacte d'un bon cumulus. Pas de dessin de cœur ni de feuille dans la mousse – nous sommes à Bruxelles, pas à Melbourne – mais une honnête couche de blanc qui tient la route et dans laquelle le cacao saupoudré s'enfonce lentement comme un marcheur imprudent dans la neige de la place Flagey.
La première gorgée est ce moment précis où le monde extérieur cesse d'exister. Ou plutôt non, il continue d'exister – il est même d'une beauté dramatique, vu de l'intérieur. Par la fenêtre, les flocons tombent maintenant en rangs serrés, avec la détermination méthodique d'une armée en campagne. Un cycliste passe, courbé sur son guidon, et l'on devine à sa trajectoire qu'il négocie avec la physique des compromis que la physique n'est pas disposée à accorder.
La tempête
Mon téléphone vibre. Des messages affluent. Un collègue m'informe que les cours de demain sont annulés. Un autre me signale que la E40 est « un enfer blanc ». Catherine m'écrit qu'elle a annulé sa répétition et qu'il y a des fuites au grenier. Un ami marin m'envoie une photo du port d'Ostende où les bateaux disparaissent sous un linceul immaculé, accompagnée du commentaire laconique : « Pas de sortie ce week-end. »
Je repose le téléphone. Je reprends une bouchée de tiramisu. Le mascarpone et le café se mêlent avec cette harmonie tranquille qui devrait figurer dans les manuels de diplomatie internationale. Si les négociateurs de paix commençaient leurs sessions par un tiramisu et un cappuccino, les conflits se résoudraient en une demi-heure, dessert compris.
La philosophie de la chose
Il y a quelque chose de profondément civilisé dans le fait de déguster un dessert italien en buvant un café italien dans un café belge pendant qu'une tempête scandinave essaie de transformer l'Europe en congélateur. C'est l'essence même de la culture : ce refus poli, mais ferme, de se laisser dicter son humeur par la météo.
Le bruit ambiant, que j'aurais trouvé agaçant en d'autres circonstances, devient étrangement réconfortant. Ce brouhaha de conversations, de tasses qui s'entrechoquent, de la machine à expresso qui crache sa vapeur avec l'autorité d'une locomotive à l'arrêt, tout cela forme un cocon sonore. Nous sommes ici, ensemble, humains autour de nos cafés, pendant que dehors la nature fait sa démonstration de force. Et la nature peut bien souffler : nous avons du tiramisu.
Le couple d'à côté a finalement opté pour le passage par Forest plutôt que par la moyenne ceinture. L'enfant du fond s'est endormi. La serveuse, imperturbable, navigue entre les tables avec la grâce d'un brise-glace dans la mer Baltique.
L'addition
Je commande un deuxième cappuccino. On ne sait pas quand on pourra sortir, autant en profiter. Par la fenêtre, la rue est désormais d'un blanc uniforme, comme une page vierge. Les voitures garées ont pris l'allure de gros animaux endormis sous des couvertures blanches. Un piéton traverse en laissant derrière lui des traces profondes qui se remplissent presque aussitôt, comme si la ville effaçait ses pas pour mieux repartir de zéro.
Le deuxième cappuccino est aussi bon que le premier. C'est la constance qui fait les grandes civilisations.
Dehors, l'Europe est paralysée. Ici, dans ce café trop bruyant et trop beau, entre un tiramisu qui fond et un cappuccino qui fume, tout va remarquablement, magnifiquement, délicieusement bien.
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Publié sous licence CC BY-SA 4.0 – comme quoi même les billets d'humeur méritent d'être libres.
